Au-delà du 4e mur

Par Michel M. Albert

Le 4e mur : Au théâtre – et par extension, en improvisation, à la télévision et au cinéma – désigne un mur imaginaire situé sur le devant de la scène (ou contre l’objectif de la caméra), séparant la scène des spectateurs et « au travers » duquel ceux-ci voient les acteurs jouer.

L’expression « briser le 4e mur » fait référence aux comédiens sur scène qui s’adressent directement au public ou le reconnaissent. Cette technique est considérée comme une technique de métafiction, ce qui semblerait un concept très moderne (ou, en fait, postmoderne), sauf que c’est aussi vieux que le théâtre lui-même (le chœur qui s’adresse au public, etc.).

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Au dernier Zèbre d’Or, on aura accusé certaines équipes – et je suis, personnellement, un des grands coupables – de briser le 4e mur trop fréquemment. J’ai pour mon dit qu’en improvisation, il y a une destruction continuelle du mur et qu’elle fait partie nécessaire du spectacle. Je m’explique.

D’une part, le fait même de jouer « vers » le 4e mur (ne pas jouer de dos, projeter sa voix, etc.) me dit que le 4e mur est toujours brisé, bien qu’inconsciemment par les joueurs/personnages. Par sa forme, le spectacle d’improvisation est toujours en train de rappeler aux spectateurs que c’est une scène et qu’ils sont présents en tant que public. Pensez-y : Les arrêts de jeu, la façon dont l’arbitre s’adresse au public, les punitions, les votes, la sans limites ni frontière… Tout cela fait exploser le 4e mur, et ce, plusieurs fois par match.

Et il y a aussi le secret partagé entre joueurs et public qu’on vit là une expérience inédite, que le spectacle s’écrit devant nos yeux, qu’il ne sera jamais reproduit. À chaque fois qu’un joueur balbutie son dialogue improvisé, à chaque fois qu’il cherche sa prochaine rime, à chaque fois qu’il fait une expression indiquant qu’il est en difficulté, ou qu’il est très proche de décrocher, c’est une confirmation intime qu’il partage avec son public. Et cette confirmation passe à travers le 4e mur, comme de l’eau dans une passoire.

11857717_1631026883815576_117295042_nBien sûr, il y aura des impros qui cherchent une vérité absolue, et un jeu de comédien qui ne trahit pas la réalité de la salle de spectacle. Il en faut. Mais il n’y a rien de mal à exploiter le 4e mur poreux de nos improvisoires (en petites doses, comme tout en impro, on ne peut toujours aller dans la même direction). Alors comment ? Cue le boute pratique :

1. Adresse au public
De temps en temps, et on le voit surtout dans les comparées jouées seul, un joueur, habituellement dans la voix d’un personnage, s’adressera au public. Évidemment, il est possible qu’il imagine un public complètement différent, qui fait partie de la « réalité de l’impro ». Pour vraiment briser le 4e mur, il doit y avoir une interaction plus directe. Il réagit quand le public rit. Il regarde quelqu’un dans les yeux et lui glisse un mot réservé à lui ou elle seul.e. Si on pousse les limites, on encouragera la personne à répondre, ou alors on enflammera la foule en la faisant participer à l’improvisation, agrandissant ainsi l’aire de jeu et ajoutant tout le public à son équipe. Mais attention, plus qu’une fois par lune, et cette dernière méthode devient une gimmick qui ne surprendra, ni ne plaira, plus.

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2. Aparté
Semblable, mais il s’agit ici du commentaire lancé à l’intention du public dans une improvisation qui n’est pas strictement une adresse au public, même si le public peut ainsi entendre ses pensées. Important ici de respecter les autres joueurs dans l’arène. On ne peut pas s’éterniser à jaser au public pendant que le joueur de l’autre équipe est en suspens, immobile, et incapable de jouer. Gardez cette méthode pour des styles qui lui sont pertinents (« film noir » par exemple) et/ou des comparées (où un seul personnage peut techniquement arrêter l’action pour donner son point de vue, comme dans House of Cards, par exemple).

3. Clins d’œil
Le bris de mur le plus fréquent, mais très rarement est-il conscient. Quand il est accidentel, on le perçoit comme un décrochage. Mais disons qu’on fait exprès ? Différentes options s’ouvrent au joueur habile, mais il risque certainement une punition s’il tombe de cette mince corde raide. Juste avant le sifflet de départ, par exemple, le joueur peut étendre le moment où il n’est pas encore son personnage. Ici, un regard dans le foule, une expression comme pour dire « checkez ça » ou « ouf, ça va être difficile », peut créer un lien sympathique avec le public. Ce partage crée une connexion, une empathie ; on est tous dans ce bateau ensemble, les amis, essayons de ne pas le faire couler ! Un tel clin d’œil peut aussi survenir pendant le jeu. On verra souvent des joueurs qui se font rudesser (je sais, on devrait dire « rudoyer ») lever la tête ou lâcher un petit commentaire. Ici aussi on cherche la sympathie du public en lui lançant cette perche à travers le 4e mur, et ici encore il faut faire attention de ne pas sonner comme si on essayait « d’arbitrer » pendant qu’on joue.

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Vous me direz que c’est de l’hérésie tout ça, et que ça va à l’encontre du 5e pilier de l’improvisation, la Vérité. Je vous répondrai que dans ce spectacle de variété que l’on appelle l’impro-match, on peut raconter des histoires dans toutes sortes de « modes », du réalisme au fantastique, du dramatique au comique, et du voyeurisme étanche à la confession metatextuelle que l’on vient de discuter. Ces techniques créent un lien entre les joueurs et le public, et ce lien ne fait qu’accroitre l’investissement de ce dernier dans le spectacle. Un public bien investi, c’est un public plus diverti, un public qui écoute, qui se sent de la partie, qui revient la semaine prochaine.

Un public qui ne sent pas le 4e mur qui le sépare des improvisations.

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