Conceptualiser l’improvisation-concept

Par Philippe St-Onge

Lorsque j’étais entraîneur, on m’avait demandé d’expliquer quelle était la différence entre une improvisation comparée normale et une improvisation-concept. Je me rappelle avoir eu bien de la difficulté à trouver une explication qui me satisfaisait. Mais je me rappelle aussi avoir particulièrement aimé l’exercice de théorisation. J’ai donc le goût aujourd’hui de vous partager le résultat de cette conceptualisation théorique.

10175998_613485282059273_6477320192826318600_nToute histoire racontée, peu importe le médium, comporte des éléments structurels sur lesquels elle est construite, un squelette littéraire. Ces éléments essentiels sont le lieu, le temps, la prémisse, le style, l’histoire, les personnages, l’atmosphère et, dans le cas où l’histoire est jouée devant un public, le jeu physique des comédiens. Dans une improvisation classique, tous ces éléments sont improvisés à partir de zéro. Mais dans une improvisation-concept, un ou quelques-uns de ces éléments font l’objet d’une mise en scène préparée à l’avance par les improvisateurs et placée en évidence pour l’auditoire. L’improvisation-concept est par la suite entièrement construite autour de cette mise en scène, sans jamais y déroger.

Un exemple classique de mise en scène est le tourniquet, où les improvisateurs campent un personnage différent et témoignent d’une situation commune en alternant leur position sur scène. Peu importe la prémisse ou la situation, l’improvisation devient alors une machine qui fonctionne seule. Les improvisateurs sont bien sûr libres d’improviser comme bon leur semble, mais doivent respecter les règlements imposés par cette mise en scène. Souvent, le concept peut être aussi subtil que de préalablement mettre en scène une bonne idée d’improvisation, sans même que cette mise en scène soit évidente pour le spectateur, mais suffisante pour que toute l’équipe soit sur une même longueur d’onde.

En tant qu’improvisateur , ça nous est tous déjà arrivé d’avoir un coéquipier qui nous arrive, une heure avant un match, tout excité, et qui nous exclame : « OMG ! J’ai pensé à un bon concept ! » Face à cette situation, notre réaction devrait se situer à quelque part entre deux extrêmes : (1) demeurer poli, écouter son idée sans y porter trop attention et retourner dans notre bulle d’avant-match le plus rapidement possible, ou (2) être deux fois plus excité que lui, renchérir sur ses idées et prêt à tout pour être celui qui réalisera le concept avec lui.

10246361_614128645328270_5839970348961028084_nSi tu es du premier type, tu possèdes sans doute la philosophie que le jeu d’improvisation doit demeurer le plus intègre possible, que la magie du jeu et de la création doit entièrement se dérouler sur l’improvisoire, simplement supporté par un court caucus, sans triche, sans préparation et sans mise en scène. Ce style permet la liberté, le sens que l’improvisation pourra évoluer sans contrainte et donne la satisfaction au joueur que ce qu’il a créé pendant trois minutes fut apprécié du public pour sa pureté artistique, réalisé selon les règles de l’art.

Si tu es du deuxième type, tu possèdes plutôt la philosophie qu’il faut parfois pousser les limites du jeu d’improvisation en essayant de nouvelles choses, en demeurant créatif. Tu crois au jeu avec un peu de préparation, un filet, afin de donner un sens directionnel à l’improvisation pour que tous les joueurs soient sur une même longueur d’onde et réussissent à créer un univers pertinent, cohérent et intéressant à suivre. Ce style permet le développement d’improvisations avec des mises en scènes spectaculaires qui sauront surprendre le public et leur donner l’illusion que tout ce qu’ils voient est improvisé à partir de zéro. Ce style donne aussi la satisfaction aux improvisateurs de contribuer à la direction artistique du spectacle.

Ceux d’entre vous qui aimez faire des improvisations-concepts apprécieront sûrement ces quelques mises en garde :

  • N’exagérez pas. Une ou deux improvisations concepts par match devraient suffire. Il faut voir les concepts comme une épice : trop, c’est comme pas assez. Sinon, le match risque de plutôt ressembler à un match expérimental et les spectateurs pourraient quitter la salle avec la déception de ne pas avoir assez vu d’improvisations classiques.
  • Sachez que la plupart des concepts ont déjà été faits et que les spectateurs plus chevronnés auront sans doute déjà vu. Il est dans votre intérêt de dévier les concepts plus classiques, comme celui du tourniquet mentionné plus haut, afin d’éviter de servir du réchauffé à votre public. Soyez originaux et tentez uniquement les concepts que vous croyez être originaux.
  • Les improvisations concepts sont plus facilement réussies lors de comparées. Il est possible de conceptualiser une mixte, mais il faut agir avec un peu plus de finesse afin d’éviter la rudesse et d’éviter l’imposition du concept à un adversaire ou une histoire qui ne s’y prêtera pas.
  • Un concept ne devrait jamais être une histoire complètement préparée à l’avance. Ceci comprend des improvisations reprises verbatim qui ont déjà été faites lors d’une pratique ou d’un autre match ou même des improvisations scriptées. Sinon, vous courrez le risque (i) de jouer de façon automatique, (ii) de bloquer toute possibilité de belles surprises improvisées, (iii) de vous mélanger dans le script et par le fait même mélanger vos coéquipiers, résultant en une improvisation plus décousue que spectaculaire, ou (iv) qu’un spectateur reconnaisse l’improvisation comme étant une reprise, contribuant par la suite à sa perte de confiance envers l’aspect improvisé du spectacle.
  • Afin d’éviter le point précédent, lorsque l’on pense à une idée de concept, un bon truc est d’en parler que brièvement avec ses coéquipiers, c’est-à-dire assez pour que tous soient sur une même longueur d’onde mais pas assez pour qu’un script puisse prendre forme. C’est le rôle de l’entraîneur de prendre en note toutes ces idées afin qu’il puisse être bien préparé. Si un caucus ne mène à rien, il ne lui suffira que de dire un ou deux mots-clés afin que toute l’équipe soit alignée et prête à improviser.

Finalement, ce qui est amusant des improvisations-concepts, c’est que ça permet aux improvisateurs plus créatifs de s’amuser et de réfléchir solitairement, en dehors des planches éclairées. Le plaisir de jouer, même en pensée, devient donc intemporel, voir même illimité…

Vous voulez écrire un article? Communiquez avec Isabel Goguen à improvisationnb@gmail.com!

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