Moments Impromptus : Match-étoile de la Gougoune 2014

Par Michel M. Albert

IMG_1821Un moment impromptu – ainsi nommé pour mon groupe d’improvisation exploratoire – c’est un moment où l’impro transcende les joueurs, où ce qu’ils font, souvent sans savoir pourquoi ils le font, génère un deuxième ou troisième niveau. C’est un cadeau des dieux de l’impro, quelque chose qui rend notre impro mémorable et hautement analysable. Et le match-étoile de la Gougoune 2014 nous en a offert au moins un.

Avant de se lancer dans l’analyse du moment, je tiens tout d’abord à remercier les entraîneurs, officiels et invités qui ont bien voulu se prêter à l’exercice. Je veux aussi expliquer pourquoi je trouve important de faire le chronique des moments IMPROMPTUS qui surviennent quand on décide de pousser les limites de l’impro, de montrer CE QUE L’IMPRO PEUT FAIRE : C’est parce que notre jeu est éphémère, et que les performances n’existent après que dans notre mémoire. Je ne veux pas les oublier !

Ce match a enseigné de belles leçons d’impro – s’assumer, ne jamais laisser les impros s’essouffler, comment faire des transitions, comment créer des mondes distincts de façon efficace, et celle qui semble avoir collé si on se fie à la finale, comment laisser la musique dicter l’action dans la Musicale.

Mais la pierre angulaire du match est sans aucun doute l’impro à la manière de Chaucer ou Boccaccio de (finalement) 32 minutes. Et c’est celle-là que je veux un peu analyser, parce que ce n’est pas tout le monde qui aura réalisé COMBIEN INCROYABLE elle était.

IMG_1765Dans Chaucer/Boccaccio, des gens de toutes sortes sont habituellement pris ensemble pour une longue période (exemple : Edmundstuck) et se racontent des histoires dans différents genres littéraires pour passer le temps. Dans ce cas-ci, ce sont les équipes du tournoi qui ont voté pour les genres littéraires à utiliser, d’une liste de plusieurs vingtaines.

Ces choix : Comédie musicale, Manga, Horreur gothique, et Burlesque. Le titre : « Dans le même bateau ».

L’amorce : Deux pédalos se heurtent dans un lac abandonné. À bord du premier, des amis, Justin Guitard et Martin Léger. Dans l’autre, un couple, Ann Marie Bernier et Ludger Beaulieu.

Leur défi : Non seulement faire vivre leurs personnages dans le « cadre » (l’histoire de pédalos), mais aussi chacun motoriser une histoire dans un des genres requis.

À quoi ça ressemble : Les deux pédalos sont pris ensemble, mais quand quelqu’un commence à raconter une histoire, il y a une transition et les autres disparaissent ou deviennent des personnages dans cette histoire. Les autres joueurs sur les bancs peuvent entrer participer à l’histoire et retourner sur le banc quand ils ont fini. Quand l’histoire se termine, il y a une autre transition et comme par magie, nous nous retrouvons de nouveau sur les pédalos avec nos quatre joueurs originaux.

IMG_1789LA COMÉDIE MUSICALE – Ann Marie
Son histoire est très personnelle. Elle révèle juste avant de commencer qu’elle connait Justin, qu’ils ont un « passé », et voici ce qui en est… en chanson. Elle l’a rencontré dans un café, il y a eu un flirt et même une séduction, et quand son mari entre dans le café, elle songe le laisser pour ce serveur intrigant.
Pourquoi c’est hot : Très bon niveau de chantée, avec des éléments de refrain qui reviennent et qui donnent un rythme à cette section de l’impro. L’histoire est même touchante, d’une femme qui se sent opprimée dans sa relation, mais qui en bout de ligne ne peut pas laisser son mari malgré la tentation. Amélie Montour est juge de ligne et sur le bord des larmes (mais ça, c’est assez habituel). Quand l’histoire se termine et que les éléments reviennent à leurs places, c’est sans effort et organique, surprenant comme si c’était préparé. Et Ludger, le mari, qui remarque de façon hilarante qu’il ne se souvient pas de ça pourtant.
Pourquoi c’est IMPROMPTU : Pensez-y! Qu’est-ce qui se passe vraiment? Les histoires sont racontées et donc ce qu’on voit, c’est ce que le narrateur et/ou les autres passagers des pédalos imaginent en l’écoutant. Dans ce cas-ci, c’est un cas classique (ou si vous préférez, postmoderne) du narrateur pas fiable. Ann Marie a des problèmes de couple, donc elle projette une histoire qui n’est pas vraiment arrivée. Oui, elle a eu un flirt dans un café une fois, mais elle ne s’est pas rendue loin comme ça, et Ludger, s’il était même là, ne s’en est jamais aperçu. C’est elle qui se venge sur lui en exagérant l’incident, en essayant de le piquer. Un indice : Quand Ludger entre ou sort de cette histoire en tant que mari, il le fait sans émotions, un pont « Nô », une entrée mécanique, et il ne s’anime que lorsqu’on lui adresse la parole (et part quand on a plus besoin de lui). Il est un personnage imaginaire conjuré par Ann Marie; il n’était pas vraiment là. Et bien sûr, c’est hilarant de penser qu’Ann Marie était debout dans un pédalo en train de chanter son histoire dans toutes les voix nécessaires!

IMG_1793LE MANGA – Marty
Plus tôt dans l’impro, Marty avait laissé entendre qu’il est déjà allé à ComiCon. C’est un indice qu’il allait s’occuper du manga. Il raconte l’origine de sa vie, la mort de ses parents suivi de ses péripéties dans le monde et ses combats d’épée avec une multitude d’adversaires.
Pourquoi c’est hot : Marty connait très bien son sujet. L’intensité qu’il amène en est la preuve. Certaines images sont vraiment traitées comme des cases de bande dessinée sans grand mouvement – la présentation des parents, leur mort, comment ils reviennent dans sa mémoire plus tard. Et puis il y a l’élément musical, DJ Nath trouve un You-Tube de chansons-thèmes d’animés japonais, on a aucune idée ce que c’est, et c’est romantique et triste au lieu d’épique; les joueurs s’adaptent, l’histoire devient mélancolique. Elle avance la vidéo plus loin, c’est épique et là, l’action s’enflamme. Et à la fin, il a fallu que, comme arbitre, j’accélère les choses parce que ça n’allait théoriquement jamais finir… comme un vrai manga!
Pourquoi c’est IMPROMPTU : Juste comme il commençait, Ann Marie et Ludger ont poussé leur pédalo plus loin pour ne pas entendre l’histoire du nerd, donc ce n’est pas LEUR imaginaire qu’on voit. Nous sommes entièrement dans celui du narrateur. Il voit sa vie comme une bande dessinée et c’est rendu, physiquement et musicalement, dans cet idiomatique. Pas le cas dans la prochaine…

IMG_1803L’HORREUR GOTHIQUE – Ludger
Ludger veut juste raconter une histoire pour faire PEUR aux autres. Ça se passe en Angleterre au (je vais dire) 15e siècle. Un homme qui mange la chair humaine (joué par Eric Lavoie) se fait ensuite traquer par les villageois qui vont molester plusieurs étranges de la région pour trouver le malfaiteur, mais la mauvaise personne est prise et punie, et le cannibale se sauve.
Pourquoi c’est hot : Tornado est toujours drôle et bien que tout le monde suit l’histoire – Ludger est le parfait narrateur pour ce genre de chose, littéraire et lugubre – ça reste un peu loufoque dans la gestuelle et les expressions exagérées. Mais ça fait du SENS, parce que…
Pourquoi c’est IMPROMPTU : Ludger se prend trop au sérieux. Il veut avoir un EFFET sur les autres, et ils ne le prennent pas au sérieux, donc ils voient l’histoire de façon un peu ridicule et refusent d’avoir peur. Donc c’est l’inverse du Manga – au lieu de voir l’imaginaire du narrateur, on voit l’imaginaire de son public! À noter aussi que Ludger est la seule personne à ne pas être un personnage dans sa propre histoire. C’est un homme froid et distant, qui ne s’ouvre pas émotionnellement… Est-ce que c’est la source de ses problèmes de couple???

IMG_1818LE BURLESQUE – Justin
Les jeunes qui ont voté les catégories ont sans doute pensé que les joueurs allaient être forcés à faire quelque chose de cochon, vu que le mot burlesque sert aujourd’hui à ces spectacles de sexe, genre danseuses exotiques haute gamme. Mais non, par ce genre LITTÉRAIRE et donc THÉÂTRAL, nous voulions dire une comédie caricaturée et physique qui dépassait même les limites de la commedia dell’arte. Justin révèle tout d’abord que lui et Ludger ont AUSSI un passé. Ils travaillaient dans un « titty bar » ensemble où ils (je devine un peu ici) se travestissaient en vieille fumeuses comme Jeanne Moreau. Les joueurs se prennent des chaises des bancs de joueurs, mais Justin ne peut pas s’asseoir, il glisse toujours au bas de sa chaise. Et là ça devient vraiment burlesque, où les chaises se multiplient dans l’arène (peut-être une vingtaine par la fin) et Justin glisse de chacune, reste pris dans les pattes, culbute ainsi pour plusieurs minutes! C’est tordant!
Pourquoi c’est hot : Il y a des gens dans la salle qui faisaient des faces – cocé ça!?! – mais c’était le style théâtre très bien rendu, et Justin devait avoir mal partout le lendemain.
Pourquoi c’est IMPROMPTU : Il ne faut pas oublier que ce que l’on voit est en fait raconté par quelqu’un dans un pédalo. Je ne peux que m’imaginer ici que Justin essayait de montrer aux autres à quelles mises en scène lui et Ludger se prêtaient au club dans le temps, mais ce n’est pas évident dans un pédalo mouillé, et il n’arrête pas de glisser dans le bateau! Son public aurait raison de se demander si le club était vraiment aussi glissant que ça. On voit leur imagination tordue et moqueuse inspirée par les culbutes accidentelles de Justin dans le pédalo! La preuve : Après l’histoire, Marty retient une envie de vomir! Et après tout, il est dans un bateau qui devait brasser pas mal!

À la toute fin, le garde-côte arrive et je siffle. On a vu, dans le fond, cinq improvisations pour le prix d’une, chacune une « à la manière de » distincte d’une durée dictée par les joueurs. Un moment magique. Un moment IMPROMPTU. Merci à tout le monde qui y a participé.

Et si vous y étiez, et avez vu autre chose ou PLUS de choses, laissez-le nous savoir! De plus, si vous trouvez que de telles analyses/comptes rendus ont une valeur et que vous aimeriez en voir plus sur le blogue, laissez-nous un petit message à cet effet.

Vous voulez écrire un article? Communiquez avec Isabel Goguen à improvisationnb@gmail.com!

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3 réflexions sur “Moments Impromptus : Match-étoile de la Gougoune 2014

  1. Article tout a fait pertinent!! Je n’avais pas saisi l’entièreté de ce 3e niveau dont nous avons été témoins!

  2. Je trouve très bénéfique d’analyser les improvisations parce que souvent, non seulement on découvre des choses dans la performance elle-même, mais aussi des astuces pour rendre d’autres impros intéressantes. Prendre qqchose qui est presque accidentel et le transformer en outil.

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